mardi 18 décembre 2012

Une matière noble, luxueuse mais réglementée : l'écaille de tortue

Ecaille de tortue "Caret"
Ancestralement, l'écaille de tortue est une matière qui stimule l'imagination des hommes.
En  70 av. J.-C, Virgile décrit des meubles incrustés d'écaille de tortue. Dans son oeuvre satirique "Le Dialogue des Dieux", Lucien de Samosate évoque Apollon racontant à Vulcain comment Mercure inventa une lyre d'écaille de tortue.
Une grande partie des peuples de Polynésie occidentale l'utilisèrent pour des décorations corporelles ou sur des objets symboliques de pouvoir. L'Asie fut également une grande consommatrice de boîtes et de cannes décorées d'écaille de tortue provenant de Chine, préservées dans le trésor Shoso-in dès le VIIIeme siècle, à l'époque Nara. Canton fut ensuite le principal centre de fabrication d'objets en écaille de tortue. Au Japon, le premier atelier à utiliser cette matière fut fondé à Nagasaki, à la fin du XVIeme siècle.


De l'extraordinaire et légendaire berceau d'Henri IV, façonné dans une carapace entière (visible au Musée national du Château de Pau (64)) aux plus beaux meubles de l'ébénisterie du XVIIIeme siècle, jusqu'aux peignes, lunettes et fume-cigarettes en écaille de tortue du XIXeme et du XXeme siècles, on la retrouve partout, en Europe comme en Asie, marquetée, soudée ou moulée...
L'écaille de tortue est une matière naturelle noble et vivante, riche d'infinis reflets qui vont du brun foncé au blond, atteignant parfois des tons de miel qui lui donnent la transparence du verre.
Elle doit sa réputation tant à ses qualités esthétiques qu'à ses multiples possibilités de transformation qui ont permis de l'utiliser aussi bien dans l'art décoratif que pour des objets usuels de la vie quotidienne.
En Europe, ce furent les grands navigateurs portugais qui introduisirent les premiers l'écaille de tortue marine dès le XVI siècle. Toutefois c'est un navigateur espagnol, Hernan Cortes, qui est un des premiers à la mentionner dans ses récits sur la découverte du cacao.



Peigne collection Maison BONNET
Il fallut près d'un demi-siècle de recherches et de perfectionnements pour arriver à la maîtrise parfaite de la matière, au XVIIeme siècle, époque à laquelle l'écaille devient un produit très recherché.
Car le mobilier évolue, et c'est vers 1625 que les lourds buffets en chêne massif commencent à laisser place aux flamboyants cabinets de laque que les marchands rapportent des Indes ou encore à la décoration d'ébène et d'écaille, produits exotiques très recherchés par la noblesse. Ce travail complexe des nouvelles matières demandait un savoir-faire entièrement nouveau.
En France, il semble que Marie de Médicis ait été à l'origine du goût pour les meubles en ébène et les spécialistes de cet artisanat prirent le nom d'ébénistes, mentionnés pour la première fois à Paris en 1638.
L'Allemagne et l'Angleterre connurent le même engouement et la France de Louis XIV vit l'apogée de l'écaille grâce en particulier à l'ébéniste Charles André Boulle (1642-1732). Il développe et perfectionne en France le placage de marqueterie déjà utilisé par les Florentins depuis le début du XVI siècle. Cette technique a donné naissance à quelques-uns des plus beaux chefs-d'oeuvre de l'art mobilier. On voit alors fleurir consoles, bureaux et tables, cartels, coffrets et cabinets.

Archet modèle PECCATTE - "RAFFIN à PARIS"
La découverte au XIXeme siècle de ses possibilités d'autogreffe permettant le travail dans la masse va alors considérablement étendre son champ d'application. Elle pourra dorénavant être soudée, tournée, sculptée, façonnée et permettra aux artisans écaillistes de réaliser de véritables dentelles.

L'extrême légèreté de l'écaille en fait le produit privilégié des lunetiers. Une monture de lunettes en écaille ne pèse en effet pas plus de 16 g, ne glisse pas et est totalement anallergique. Ses qualités anti-électriques permettent en outre de fabriquer des peignes qui sont encore très recherchés par les coiffeurs.


Tout musicien à cordes frottées rêve de posséder un de ces plus beaux archets dont la hausse est montée écaille et or. De Dominique PECCATTE aux archetiers contemporains, c'est une matière qui embellie le travail de l'artisan d'art et qui ne supporte pas l'approximation...

A lire : L'écaille de tortue
A découvir : Maison BONNET - lunetier

Attention : Suite à la convention de Washington (CITES), l'écaille de tortue dite la Franche, venant de la tortue verte (Chelonya Mydas) est absolument interdite au commerce - même les stocks anciens.  Concernant l'écaille Caret, la vente en est strictement réglementée, suite à l'arrêté du 22/02/1993.

(Sources : Maison BONNET, CITES, Les Fils de J.George, recherches personnelles, wikipedia)

 

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