mercredi 7 janvier 2015

Essai historique et raisonné sur l'art du violon : le document disparu



Arthur POUGIN

François-Auguste-Arthur Paroisse-Pougin, connu sous le nom d’Arthur Pougin, né à Châteauroux le 06 août 1834 et mort à Paris le 08 août 1921, est un historien et critique musical français. 
En 1924, la librairie FISCHBACHER édite, à titre posthume, "Essai historique et raisonné sur l'art du violon" où il est question d'un certain Jean-Baptiste CARTIER, violoniste et professeur de musique.

On peut y lire ceci :

 « ...Et pourtant, il y a déjà plus d'un siècle qu'un des nôtres, un excellent artiste, avait formé le projet d'écrire une Histoire du violon et s'était mis bravement à l'œuvre. Cet artiste était un violoniste fort distingué, Cartier, qui avait été formé par les leçons de Viotti, d'où l'on peut mesurer sa valeur, et qui, admis en 1791 à l'orchestre de l'Opéra, n'avait pas tardé à y devenir, comme on disait alors, « adjoint » du premier violon solo. Mais il ne se contentait pas de son talent très apprécié de virtuose, non plus que de la renommée qu'il s'était acquise comme professeur de premier ordre. Artiste instruit, esprit sérieux et avisé, aimant avec passion, comme on doit l'aimer, son art de violoniste, Cartier, qui tenait évidemment de Viotti la connaissance intime et l'étude des œuvres des grands maîtres italiens, s'occupait de donner une édition française de ces œuvres (Corelli, Tartini, Nardini, Pugnani), et, en attendant, voulait au moins les faire apprécier d'une façon sommaire. Il publiait donc, dès 1798, sous le titre de l'Art du violon, un ouvrage d'enseignement, dans lequel, après avoir exposé ses principes en matière d'étude et de travail, il remplaçait les exemples ordinaires par toute une série de fragments importants et pleins d'intérêt, choisis avec le plus grand soin et empruntés par lui aux compositions des grands violonistes des trois écoles italienne, française et allemande. C'était comme une sorte d'anthologie vraiment précieuse, et qui pouvait donner une haute idée des connaissances de celui qui l'avait formée. Et c'est dans la préface de cet ouvrage que Cartier faisait déjà connaître son projet d'écrire une Histoire du violon : « Je compte, disait-il, donner quelque jour un ouvrage historique et raisonné sur le violon. »

Ce projet n'était pas, de la part de Cartier, comme on pouvait le croire, un simple désir, un de ces desseins formés un peu au hasard, que les circonstances pouvaient laisser disparaître et s'envoler en fumée, comme tant d'autres. C'était chez lui, au contraire, une idée bien arrêtée, servie par une volonté ferme, et dont, à force de travail, il allait poursuivre résolument la réalisation. Mais l'œuvre était longue à accomplir ; et comme il était plein d'enthousiasme pour elle, comme il était profondément pénétré de son importance et des services qu'elle pouvait rendre, on peut croire qu'il en entretenait volontiers tous ceux qu'il pensait pouvoir y prendre intérêt, car le public en fut informé par eux à diverses reprises. En 1810, le Dictionnaire historique des musiciens disait à ce sujet : « M. Cartier annonce en ce moment la traduction de l'Art de l’archet de Tartini, et un Essai historique et raisonné sur l'art du violon. » Et quelques années plus tard un recueil moins spécial, la Biographie universelle des contemporains, disait de son côté : « M. Cartier a annoncé depuis longtemps un Essai historique sur l'art du violon, dont on attend la publication. »

Malheureusement, l'excellent Cartier arrivait trop tôt sans doute, en un temps où les esprits n'étaient pas encore en état d'apprécier la portée, la valeur et l'utilité d'un ouvrage de ce genre. Ce qui est certain, c'est qu'après avoir consacré vingt ans de sa vie à la préparation et à l'exécution de cet ouvrage, il ne put, en dépit de ses efforts et de la notoriété qui s'attachait à son nom, il ne put trouver un éditeur disposé à faire les frais d'une publication si importante. Désappointé, mais non découragé, il songea alors à employer un autre moyen, et décida d'ouvrir une souscription dont le produit lui permettrait d'entreprendre lui-même cette publication. C'était en 1827, et Fétis venait de lancer les premiers numéros de sa Revue musicale, recueil excellent et qui était appelé à rendre tant de services ; c'est dans un de ces numéros (du 9 avril 1827) que Cartier publia, sous forme d'annonce, le prospectus dans lequel il faisait appel au public : — « Souscription proposée pour la publication d'un Essai historique sur le violon et sur les progrès de l'art musical depuis le moyen âge, par M. Cartier, musicien de la chapelle du Roi. Ouvrage dédié à MM. Cherubini, Lesueur, Berton, Plantade, Boieldieu et Baillot. »

« L'auteur de l'Art du violon ou division des Écoles, ouvrage reconnu depuis longtemps, par un arrêté du Conservatoire, comme le complément de là Méthode du violon , avait annoncé qu'il donnerait un jour un Essai historique sur cet instrument. Après avoir consacré presque toute sa vie à l'étude de son art, M. Cartier peut enfin remplir l'engagement qu'il avait pris envers le public. Un travail constant, des recherches immenses, le zèle qui n'a jamais cessé (le l'animer, l'enthousiasme qu'il a toujours eu pour le violon, ont mis cet habile professeur en état de faire connaître à la France, à l'Europe, ce que fut le violon dans son origine, ce qu'il fut au moyen âge, ce qu'il est devenu depuis, et ce que la musique doit à son perfectionnement.

... L'auteur, procédant par siècles depuis Jules-César, et ensuite depuis l'établissement du christianisme dans toute l'Europe, nous montre le violon dans ses différentes phases, et dans toutes les cérémonies et fêtes où il se trouve. 11 nous le fait voir donnant naissance en Italie aux opéras, en France, en Angleterre, et plus tard en Allemagne, à l'art dramatique. Il signale à la reconnaissance des musiciens les poètes, les troubadours et les trouvères qui ont contribué à sa propagation, à son perfectionnement, et les princes qui l'ont aimé, cultivé, et qui ont concouru à ses progrès...

Ouvrage JB CARTIER
... Les dissertations sur le violon, sur l'archet, sur la lutherie, sur la harpe, compagne du violon, sur la gravure en musique, des notices sur les femmes qui ont excellé par (sur?) le violon, sur quelques amateurs célèbres et sur les auteurs qui ont inventé différentes compositions, depuis les airs variés jusqu'aux symphonies, n'intéressent pas moins les lecteurs que l'examen qu'a fait M. Cartier de tous les grands maîtres du XIIe et du XIIIe siècle.

On voit ici à peu près quel était le plan adopté par Cartier, l'ampleur qu'il avait su lui donner, et de quelle façon large son ouvrage était conçu. Il serait impossible, assurément, d'essayer de juger celui-ci sur d'aussi simples données, mais il est permis, du moins, d'apprécier l'importance du résultat que l'auteur avait su atteindre, et l'on ne peut qu'exprimer plus profondément le regret que son œuvre n'ait pu voir le jour.
C'est qu'en effet, quelque intéressant que fût l'appel que Cartier avait fait au public, il faut bien constater que cet appel ne fut pas entendu, ou ne produisit qu'un résultat misérable. Fétis le faisait connaître ainsi, quelques mois plus tard, dans un des numéros de la Revue musicale, où, après avoir inséré une Dissertation sur le violon que Cartier avait détachée de son livre pour la lui communiquer, il faisait ressortir l'intérêt qu'aurait dû exciter un tel ouvrage. : — « Ce travail de M. Cartier, disait-il, a été annoncé pour paraître par souscription, dans la Revue musicale ; mais cette même indifférence, dont je me suis plaint plusieurs fois, s'est encore manifestée dans cette occasion, et M. Cartier n'a obtenu qu'un petit nombre de souscripteurs. » Et grâce à cette indifférence, l’Essai historique sur le violon ne fut pas publié, et le brave Cartier, alors âgé de 62 ans, dut, non sans rancœur, renoncer à voir jamais paraître un ouvrage si important, auquel il avait voué toute son intelligence, dont l'utilité était indiscutable, et qui lui eût certainement fait honneur, comme il eût fait honneur à la France. Et il n'est pas inutile de faire ressortir ce fait, que si Cartier avait reçu l'aide sollicitée par lui, il aurait devancé, et de longues années, les écrivains anglais et allemands qui en vinrent, beaucoup plus tard, à s'occuper du violon et de son histoire.

Mais que devint son précieux manuscrit ? Détruit, sans aucun doute, par des héritiers ignorants qui n'en pouvaient apprécier la valeur, et qui n'eurent même pas la pensée de le confier à un de nos dépôts publics, où les travailleurs auraient pu le consulter.

C'est à peine si, après le nom si estimable de Cartier, on ose citer celui d'un personnage bizarre, François Fayolle, espèce de fantoche, qui, lui aussi, caressa longtemps le projet d'une Histoire du violon, qu'il n'écrivit jamais, mais dont il parlait à tout venant, et qu'il citait même, dans ses divers écrits," comme si elle était publiée. Ce Fayolle était fils d'un dentiste en grand renom, dont on disait plaisamment que sa fortune avait fait crier tout Paris. Pourvu d'une bonne instruction, ayant passé par l'École polytechnique, il n'en manquait pas moins essentiellement d'équilibre dans l'esprit comme dans les facultés. « Tour à tour ou successivement mathématicien, poète, compilateur, biographe, disait un historien, il évoqua les muses, et les muses répondirent à ses vœux. » Il se fit connaître d'abord, en effet, par une foule de petits vers publiés dans de petits recueils d'une petite importance. Puis, il s'occupa aussi de musique, et donna sous ce rapport un assez grand nombre d'articles à divers journaux. Amateur très zélé d'ailleurs, il avait réuni une bibliothèque nombreuse d'œuvres musicales, et se livrait, ou paraissait se livrer, à des recherches historiques sur l'art et les artistes. C'est ainsi qu'il devint le collaborateur de Choron pour le Dictionnaire historique des Musiciens, ouvrage qui, malgré ses imperfections et ses lacunes, rendit de réels services, parce qu'il était le premier de ce genre qui fût publié en France. Dans l'article qu'il se consacrait à lui-même en cet ouvrage, il disait : « Un goût prédominant a toujours entraîné M. Fayolle vers la musique... Après de longues recherches, il a entrepris un ouvrage intitulé l'Histoire du violon, dont il a extrait les Notices sur Corelli, Tartini, Gaviniés, Pugnani et Viotti, actuellement sous presse. » Ces Notices, très superficielles, sont précisément celles qu'il insérait dans le Dictionnaire sur ces grands artistes. Réunies en une brochure, elles parurent en 1810, avec d'assez bons portraits, que Fayolle avait fait graver expressément. En tête de cette brochure était l'Avis suivant : « Ces cinq notices sont tirées d'un ouvrage inédit intitulé l'Histoire du violon, dans lequel la biographie de chaque violoniste célèbre est accompagnée de son portrait. » On voit donc, d'après l'auteur lui-même, que l'ouvrage était inédit (comme il le fut toujours), ce qui n'empêche pas Fayolle, dans l'article sur Porpora du Dictionnaire des Musiciens, en signalant les sonates de violon de ce compositeur, de faire ce renvoi :

 « Voy. L’Histoire du violon de M. Fayolle », Histoire à laquelle le lecteur ne pouvait se reporter, comme on l'y invitait, puisqu'elle n'existait pas. »

C'était d'ailleurs une idée fixe chez lui de parler toujours de cet ouvrage fantôme, et d'en tirer vanité. Vingt ans plus tard, à l'époque des grands triomphes de Paganini, il publiait une nouvelle brochure, sur la couverture de laquelle il n'a garde de l'oublier, en énumérant les titres qu'il croit assoir à l'estime de ses contemporains : Paganini et Bériot ou Avis aux jeunes artistes qui se destinent à l'enseignement du violon, par Fr. Fayolle, auteur du Dictionnaire des Musiciens et de l'Histoire du violon avec portraits, et ancien chef de brigade à l'Ecole polytechnique (Paris, Legouest, 1831, in-8).
Il serait superflu d'accorder plus d'importance qu'il n'en mérite à cet historien sans Histoire, qui, en fait, ne rendit aucun service à l'art. Il est bien probable que le projet qu'il avait formé n'était pas absolument chimérique, et qu'il s'était livré à certaines recherches sommaires relatives à l'histoire du violon, ce dont on peut se rendre compte en parcourant sa brochure sur Paganini et Bériot ; mais on peut tenir pour à peu près certain qu'il n'écrivit jamais une ligne de cette histoire, et qu'il se gaussa du public en la mentionnant à tout propos. Néanmoins il devait trouver place ici, à la suite de Cartier, comme étant de ceux qui avaient compris l'importance du sujet et qui s'en étaient occupés peu ou prou... »

(Sources : Wikipédia - Gallica / BnF [Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-V-44524] - Atelier Sandrine RAFFIN - Archetiers)

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